BOYO Magazine Online - Interview Alan Cave
The Haitian Entertainers' Voice - The Haitian Entertainers' Voice
Alan Cavé
Nous dit tout ce qu'il a dans son coeur concernant le PMH. Avec sa sincérité habituelle, il n'y va pas par quatre chemins.
Entretien mené par Pradel SAINT-FLEUR
 
Boyomag.com : Tu as passé une vingtaine d’années avec le groupe ZIN. Maintenant tu vis une aventure individuelle. Comment as-tu abordé cette nouvelle manière de fonctionner ? Qu’est-ce qui a changé par rapport à la vie en communauté ?
Alan Cavé : Je me déplace souvent. Je n’ai plus la contrainte qui consistait à respecter des “saisons”. A chaque fête de Noël, par exemple, on devait se rendre en Haïti. Avec cette nouvelle manière de fonctionner, je peux aller en Haïti à n’importe quel moment, sans attendre une période spécifique.
 
Boyomag.com : Cela veut-il dire que le solo est plus intéressant que le collectif ?
Alan Cavé : Je ne m’empresserais pas de dire qu’il est plus intéressant. Peut-être qu’il rapporte plus, mais il est aussi plus fatiguant dans le sens où je me déplace assez souvent. Ce qui est bien, c’est que contrairement avec Zin où il fallait rester quatre heures sur une scène, la plupart de mes prestations dure le temps de deux ou trois chansons.
 
Boyomag.com : Tes prestations sont-elles exclusivement des playbacks ou bien as-tu des musiciens qui t’accompagnent sur scène ?
Alan Cavé : C’est un mélange des deux. Parfois je fais du playback, parfois je me fais accompagner par un groupe. C’est ainsi que j’ai déjà eu le privilège de jouer avec CaRiMi, Zenglen, Gabel, T-Vice et surtout Harmonik avec lequel j’ai beaucoup travaillé. Ce qui est intéressant c’est que souvent j’envoie les morceaux, que j’envisage d’interprêter, au groupe. Mais ce dernier n’a pas toujours le temps de travailler dessus. Du coup, lors de la prestation nous nous retrouvons avec une certaine spontanéité. L’improvisation des instrumentistes tournent souvent à des moments vraiment fabuleux. (NDLR : Ce qui signifie que deux spectacles d’Alan Cavé ne sont quasiment jamais identiques).
 
Boyomag.com : Quelles sont les qualités requises pour qu’un artiste solo réussisse dans le Paysage Musical Haïtien (PMH) ?
Alan Cavé : Mon plus grand atout est que mon répertoire est assez riche. Lorsqu’on a beaucoup de matériel à sa disposition, on fonctionne mieux.
 
Boyomag.com : Je pense que les années que tu as passées avec Zin apportent un plus dans ta carrière solo. Outre Olivier Duret qui, sans doute, va profiter d’une partie du riche répertoire de T-Vice, n’est-il pas très difficile pour un jeune sans expérience de se lancer dans une carrière en solo ?
Alan Cavé : Se lancer en solo est une décision assez importante à prendre dans la vie d’un jeune artiste. Il aura besoin avant tout d’un bon système de “management” et de beaucoup de productions. Avant tout, il doit avoir un bel album pour commencer.
 
Boyomag.com : Tu viens de parler d’un bon “management”. Alan Cavé en a-t-il un ? Qui en est le responsable ?
Alan Cavé : Jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé la personne qui pourrait répondre aux exigences de l’artiste Alan Cavé. J’ai eu à complaindre beaucoup du “management” de Zin durant les dernières années. Je ne veux pas trop entrer dans les détails, mais je peux dire que si un groupe ne dispose pas d’un manager qui soit prêt à consentir certains sacrifices (voyager souvent, être disponible, partir à la recherche de nouveaux marchés, être constamment à jour de ce qui se fait dans le milieu et à travers le monde, être branché sur le monde en ligne, etc), ce groupe est voué à l’échec. Si le manager ne fréquente pas les spectacles, les bals et ne cherche pas à connaître les jeunes artistes et groupes qui émergent, il ne sera pas efficace dans sa fonction. Il lui faut connaître et être en contact avec les entités et personnes qui organisent les événements (ceci mondialement). Et puis le manager doit aussi veiller sur l’artiste. Ne pas le laisser se produire n’importe où, dans n’importe quelle condition. Parfois les groupes font des prestations qui sont peut-être bien rémunérées, mais qui nuisent énormément à leur image et leur existence même.
 
Boyomag.com :Quelles sont les vraies raisons qui ont été à la base de ta décision de te séparer du groupe Zin ?
Alan Cavé : Avant tout, il faut savoir que je n’ai jamais quitté Zin. Après la catastrophe du 12 Janvier 2010, Alex m’a appelé pour me dire qu’il voulait arrêter. (NDLR : Peut-on imaginer Zin sans Alex Abellard ? Non. Donc l’absence d’Alex signifierait mettre une fin à l’existence du groupe). Il faut dire qu’avant le 12 Janvier, les affaires ne fonctionnaient déjà pas trop bien pour le groupe, parce qu’on avait un album qui n’avait pas été bien produit. Je ne veux pas être trop brut pour ne pas frustrer certaines personnes. Mais je dois dire que l’album avait été un peu rabaché, on n’avait pas pris le temps nécessaire pour réaliser une bonne production. Il y avait aussi un manque d’engouement des musiciens. Il fut même difficile pour nous de trouver le temps pour les répétitions. Chacun avait une activité externe qui lui rapportait plus que ce qu’il gagnait avec le groupe. De ce fait, Zin devenait non prioritaire, il devenait un passe temps pour beaucoup. Vu l’état du marché, nous étions entrés dans une phase d’auto destruction.
Et puis, il fallait être à la page. J’ai toujours voulu et aimé travailler avec de jeunes  producteurs (compositeurs arrangeurs), ce qui n’était pas toujours du goût de mes amis et collègues. Tout ceci et d’autres choses ont joué un rôle dans la rupture de Zin. Beaucoup disent que ce fut à cause de moi, parce que j’avais une carrière solo par rapport à mes albums. Mais entre nous Pradel, si j’arrivais à trouver le temps pour produire plus qu’un groupe, c’est qu’il y avait un problème. Normalement je ne devrais pas être en mesure de produire plus que le groupe.
 
Boyomag.com : Penses-tu réellement que les musiciens de Zin pouvaient t’empêcher de produire tes albums si cela était ce que tu voulais ?
Alan Cavé : Non, mais dans la mesure où la production musicale est ma vie et ma passion, si je cherche mes collègues pour travailler et que je ne les trouve pas, parce qu’ils ne sont pas disponibles ou intéressés, je n’allais pas me lamenter sur mon sort. J’ai dû trouver d’autres personnes qualifiées et disponibles pour pouvoir travailler.
Si on regarde bien sur les albums de Zin, on verra que j’ai beaucoup travaillé avec divers producteurs dont Bobby Raymond, Michael Célestin, etc. Ces gens-là sont des jeunes que j’ai amenés dans le groupe Zin parce qu’ils avaient un son qui répondait aux besoins du marché au moment opportun.
L’essentiel est que tu apportes tes idées et le producteur travaille dessus avec toi. Il ne m’est jamais arrivé, dans ma carrière, d’acheter un “track”. J’ai toujours eu à présenter mes premières idées à mes producteurs. Ils y font parfois des rajouts ou ajustements (c’est d’ailleurs une des fonctions du producteur).
 
Boyomag.com : Ce système d’achat de compositions musicales continue-t-il d’exister ?
Alan Cavé : Bien sûr. Dans ce cas, le producteur fournit le morceau avec toutes les paroles, toutes les mélodies et tous les arrangements. En ce qui me concerne, j’ai toujours été le créateur de mes musiques (y compris les solo de guitare ou autres). Pour chacune de mes compositions, je travaille avec le producteur que je considère être le plus apte à me fournir le résultat escompté.
 
Boyomag.com : Ta musique n’est ni Compas, ni Zouk, ni Rap ou Ragga et encore moins Racines. Dans quelle catégorie la places-tu ?
Alan Cavé : Je dirais que c’est du Alan Cavé. Je ne peux et ne veux pas catégoriser ma musique, car mes influences sont diverses. La musique américaine joue un grand rôle dans ma culture musicale. J’ai aussi beaucoup écouté Jacques Brel. Bien que bercé par les anciens groupes de Compas, je ne peux pas dire que c’est le genre musical que j’ai préféré. J’aime bien faire des choses qui sont un peu avant-gardistes. Cela s’est réflété dans mes compositions sur les albums de Zin.
On considère que je ne fais pas du Compas, parce que dès lors qu’il n’y a pas de batterie pour faire le 1-2 et des cuivres, le résultat ne peut être du Compas. Ce dont je suis sûr est que dès que quelqu’un écoute une de mes compositions, il me reconnait d’emblée, il ne se trompe pas sur l’identité du créateur. Ce qui veut dire qu’il y a une signature musicale Alan Cavé.
 
Boyomag.com : Artistiquement, en quoi est-ce que les événements du 12 Janvier 2010 ont changé ta manière de travailler ?
Alan Cavé : Tu te souviens que je t’ai dit qu’après ces événements Alex m’a appelé pour me dire que vu la situation dans laquelle se trouvait déjà Zin et sachant que suite à cette catastrophe les choses n’allaient pas s’améliorer, on devait mettre une fin à l’aventure. Effectivement, la majorité des gens qui nous appelaient nous demandaient de nous produire gratuitement pour aider la cause. Il se trouve que chacun vacquait à ses occupations professionnelles pour subvenir aux besoins de leur famille, mais semblaient oublier que la musique était notre profession et que nous devions aussi être rémunérés pour continuer à subsister.
 
Boyomag.com : Côté composition, qu’est-ce qui a changé ?
Alan Cavé : Musicien ou simple citoyen, cette tragédie nous a tous interpellés et continue à le faire. Nous devons donc agir collectivement pour améliorer la situation de nos concitoyens. Musicalement, j’estime que l’amour représente un des remèdes qui peuvent guérir tous les maux. J’ai toujours chanté l’amour, je continue à le faire, parce qu’il répond parfaitement aux besoins actuels de notre société. A côté de cela, je suis prêt à aider la présidence dans le but d’améliorer la situation du peuple haïtien, notamment dans le programme d’éducation du président Martelly.
 
Boyomag.com : Les musiciens sont de plus en plus impliqués dans la vie politique nationale. Doit-on comprendre par là que vous (les musiciens) êtes prêts à remplir un rôle plus important dans la vie socio-politique du pays ?
Alan Cavé : (Rires)… Michel Martelly s’était déjà auto-proclammé Président… du Compas. Avec ses idées novatrices, si Michel s’entoure de gens compétents et sérieux, le pays progressera. Cela aidera aussi à améliorer l’image des musiciens. Ce que les gens ne savent peut-être pas, c’est que beaucoup de nos musiciens sont des diplômés d’université qui ont choisi de mettre leurs diplômes dans un tirroir pour l’amour de la musique. Ils sont aussi capables que n’importe quel professionnel. C’est le cas d’Eddy St Vil, Richard Cavé, Carlo Vieux, Michael Guirand, etc.
 
Boyomag.com : Comment expliques-tu le fait que tous les musiciens ne font pas corps autour de ce président qui est issu de leur sein ?
Alan Cavé : Les musiciens connaissent le Président mieux que le commun des citoyens. Par exemple, au départ j’avais des réserves sur les qualifications politiques de Michel. Autant que je savais qu’il était le meilleur animateur que la musique haïtienne ait connu, ses compétences politiques restaient floues. Il fut un grand innovateur dans le secteur du Compas. C’est lui qui, par exemple, est venu avec la sponsorisation dans le Paysage Musical Haitien (PMH). Il est arrivé dans le milieu avec un simple clavier et il y a fait un ravage. Tout cela pour dire que, s’il arrive à utiliser pour le pays, cette même passion, ce même esprit d’évolution qu’il a eus pour la musique, ce sera une très bonne chose.
Je suis politiquement neutre, par rapport au passé de mon père. Il fut exilé durant des années à cause des pièces théâtrales politisées qu’il écrivait. J’ai donc été privé, pendant longtemps, de sa présence à cause de la politique.
Cependant, je suis prêt à apporter mon concours culturellement au gouvernement parce que le pays a besoin de la participation de tous ses enfants.
 
Boyomag.com : Vu que le temps de Syto Cavé n’est pas celui d’Alan Cavé, je pense que si l’appel officiel de servir le pays est lancé, tu ne devrais pas l’ignorer. Qu’en penses-tu ?
Alan Cavé : Je n’ai pas encore eu l’opportunité de vraiment cottoyer Michel en tant que Président. Malgré tout, les rares fois ou je l’ai rencontré, j’ai trouvé qu’il est resté aussi pur, sincère et humble qu’il était. Si par hazard il me ferait un tel appel, je ne dirais pas d’emblée non. Au contraire, je prendrais le temps nécessaire pour analyser la manière dont je pourrais être le plus utile et efficace pour le pays. Cependant, je dois dire que j’aime bien ma musique, je vis bien d’elle. Donc la laisser pour me lancer dans une autre activité demanderait beaucoup de réflexion.
 
Boyomag.com : Quels sont les artistes et producteurs que nous allons retrouver sur le nouvel album que tu prépares actuellement ? Que doit-on attendre de ce nouvel opus d’Alan Cavé ?
Alan Cavé : Le projet est quasiment terminé. Encore une fois, j’ai travaillé avec beaucoup de producteurs connus et inconnus. Parmi eux je peux citer Fabrice Rouzier, Thierry Delanay (Guadeloupe), JBeatz, Philippe Pierre, Staff Pozé (Philadelphie), etc. Ti Harold a joué un rôle majeur sur cet album. Il m’a beaucoup aidé dans les phrases mélodiques nouvelles que je voulais avoir. Il m’a aussi beaucoup supporté dans la partie vocale. Le nouveau chanteur de Bel Jazz Harly Wood a également pris part à ce projet. J’ai aussi bénéficié de la participation de Jim Rama, Jocelyne Béroard (avec qui j’ai fait un superbe duo), etc. La liste est loin d’être exhaustive.
Malgré tout, je ne peux pas dire que les musiciens de Zin ne me manquent pas. Après vingt ans de vie commune, nous sommes devenus des frères. Heureusement, nous sommes restés en contact. Les petits conflits du passé ne pourront jamais effacer ce que nous avons vécu ensemble et n’auront jamais le dessus sur notre amitié.
 
Boyomag.com : Un dernier mot, notamment par rapport à l’évolution de la musique haïtienne ?
Alan Cavé : Je pense que la simplicité va primer. Par exemple, si l’on prend le R&B d’aujourd’hui, il est beaucoup plus simple que celui des années 70 et 80. Il va avec les sons du temps. Et c’est vers cette voie que se dirige la musique haïtienne. Je crois que c’est une bonne chose. La musicale internationale se dirige aussi vers la simplicité.
Pour évidence, bien que la musique de CaRiMi ne soit pas aussi élaborée que celle de Zin, CaRiMi a plus de succès que de nombreuses formations de sa génération, C’est dire que ce groupe répond parfaitement à la demande actuelle du public.
 
Je crois qu’un terme doit être mis au système de bal. Il est temps d’offrir de beaux spectacles au public. Le visuel est maintenant aussi important que le sonore (NDLR : il l’a toujours été). Les solo d’un quart d’heure n’ont plus leur place sur le marché actuel
                                                            
 
 
 
 
 
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